Les impacts du Covid-19 sur les nouvelles mobilités urbaines.

Depuis le début de la crise du Covid-19, le secteur des transports de voyageurs est le premier touché avec des baisses d’activité drastiques : le transport aérien connaît une situation inédite avec 10% du plan de vol habituel (données de l’IATA pour l’Europe) et le transport ferroviaire de longue distance en France s'établit à 7% du plan de transport habituel (voir notre article sur le sujet).

Les mesures de confinement n’épargnent pas le secteur des nouvelles mobilités urbaines. En France, depuis le 16 mars dernier, les activités des VTC, du covoiturage domicile-travail, ou encore des véhicules en libre-service (scooter, voiture, vélo, trottinettes) sont quasiment à l'arrêt. Or ces nouvelles mobilités présentent des caractéristiques spécifiques qui le rendent plus fragiles face à cette crise : d’une part, ce secteur est très atomisé avec de nombreuses start-ups, d’autre part l’équilibre économique de ces entreprises est encore fragile car le marché est relativement récent.

Cette situation va-t-elle provoquer un bouleversement dans le secteur des nouvelles mobilités urbaines ? Ce type de mobilités va-t-il bénéficier de cette crise pour conquérir de nouvelles parts de marché ? Quel sera le panorama de ces nouvelles mobilités après la crise sanitaire ?

I. Une baisse d’activité, malgré quelques exceptions

Tout d’abord, il convient de rappeler que les nouvelles mobilités urbaines recouvrent des offres très diverses avec de nombreux acteurs :

Les trottinettes en libre-service à l’arrêt

Lime, le leader mondial de la location de trottinettes électriques libre-service, a vu son chiffre d’affaires journalier s’effondrer de quasiment 100% depuis le 16 mars en France. Comme tous ses concurrents, Lime s’est vu forcé de suspendre l’usage de ses trottinettes dans quasiment tous ses marchés, conformément aux mesures sanitaires préconisées par les gouvernements. En France, tous les services de trottinettes libre-service ont suspendu leur offre à l'exception de Dott (start-up franco-hollandaise) qui a choisi de maintenir 1500 trottinettes en activité à Paris et 1000 à Lyon après de longues discussions avec les autorités.

Les VTC en forte baisse

Si l’ensemble des offres de VTC sont maintenues en France, la chute de la demande est considérable. Toutefois, certaines offres présentant un risque sanitaire trop important ont été suspendues : chez Uber et Lyft, c’est le cas des trajets “pool” regroupant plusieurs passagers dans une même course. Pour les taxis la situation est similaire : leur activité a chuté de l’ordre de 90% depuis le début du confinement.

Le covoiturage au ralenti

Le leader mondial du covoiturage longue distance, Blablacar, enregistre une activité d’environ 2% à 5% comparée à un mois de mars “normal”. Blablalines, Klaxit et Karos, les start-ups leaders du covoiturage domicile-travail voient leur activité chuter de 90% depuis les mesures de confinement.

Les offres d’autopartage à l'arrêt

Free2move, le service d’autopartage de Peugeot, est suspendu. Renault, qui devait lancer son offre Zity à Paris, l’a repoussée à une date ultérieure. Share Now (anciennement car2go), racheté à 100% par le groupe Daimler, n’a pas stoppé son service mais enregistre une forte baisse d’activité. Les scooters CityScoot sont encore disponibles pour des raisons d’entretiens (des batteries à l’arrêt trop longtemps causeraient des dommages irréparables) mais observent également une chute de la demande.

II.  A court-terme, de nombreuses initiatives et réactions.

 

 

Cette situation inédite a laissé la place à de nombreuses initiatives : mesures solidaires, lancements de nouvelles offres ou encore diversifications d’activités ont été observés au cours des dernières semaines. A court terme, la chute de l’activité permet de réaffecter des moyens sur d’autres types d’activités pour participer à l’élan de solidarité, pour conserver le lien avec les clients et éventuellement pour chercher de nouvelles sources de revenu. Les principales initiatives sont les suivantes :

Solidaire

Alors que les vélos et trottinettes en libre-service sont suspendus pour le grand public, ils sont dans la majorité des cas disponibles gratuitement pour le personnel médical. Tier Mobility (groupe allemand) et la start-up française de trottinettes partagées Pony distribuent des codes gratuits pour le personnel médical. Dans la région de Wuhan en Chine, le leader du VTC Didi Chuxing met gratuitement à disposition du personnel hospitalier une flotte de conducteurs. A Paris, les véhicules Free2Move sont gratuits pour tout le personnel hospitalier. Uber et Uber Eats offrent 50 000 trajets et repas au personnel soignant des Ehpad en France.

 

 

Diversification

Certains acteurs proposent de nouveaux services. Du côté des VTC, les tentatives de diversification d’activités se multiplient. Didi Chuxing a mis en place un service de livraison de courses à domicile dans 21 grandes villes chinoises pour donner du travail à ses chauffeurs. Lyft a également lancé une activité de livraison de médicaments, kits de dépistage et de repas aux enfants et séniors. A Singapour, le gouvernement a proposé à certains chauffeurs de taxis un travail temporaire “d’ambassadeur des transports” pour assurer le respect des consignes d’hygiène (1 mètre de séparation) et la désinfection des réseaux de transport en commun. Aux Etats-Unis, le géant Uber travaille également pour établir avec les autorités un partenariat visant à assurer l’alimentation de la supply chain des éléments basiques avec sa filiale Uber Freight (application de mise en relation entre expéditeurs et transporteurs). Uber Health, autre filiale, travaille sur un partenariat avec les autorités de santé américaines pour livrer des kits de dépistage du Covid-19.

Lancement de nouvelles offres

Au-delà de la diversification, certains acteurs lancent des offres nouvelles, comme BlaBlaCar qui a annoncé mi-avril son BlaBlaHelp, une plateforme d’entraide pour les courses qui s’appuie sur sa communauté de 15 millions de membres en France.

Maintien d’activité 

Une faible partie de l’activité est parfois maintenue comme chez les VTC, certains services de véhicules libre-service, ou de covoiturage, mais le niveau d’activité reste très faible en raison de la baisse de la demande.

III. Vers une consolidation du marché des nouvelles mobilités ?

 

 

Dans le contexte actuel, ce n’est plus la pérennité du business model qui va assurer la survie des entreprises, mais leur capacité à trouver des liquidités avant la fin de la crise. Les paramètres décisifs pour traverser la crise sont notamment :

  • La capacité financière des actionnaires à soutenir ces start-ups,

  • L’avancement et le niveau des levées de fond,

  • La capacité à réduire les coûts, notamment les coûts fixes,

  • La capacité à générer des revenus alternatifs ou à solliciter des aides des pouvoirs publics.

 

Si certains acteurs appartiennent à de grands groupes ayant une solidité financière, d’autres acteurs vont devoir gérer très finement leurs ressources pour ne pas manquer de cash.

Les trottinettes en libre-service

Aujourd’hui, le marché des trottinettes en libre-service est dominé par Lime et Bird valorisés plus de 2Md$ chacun avant la crise. Le marché reste cependant très concurrentiel avec l’émergence de nouveaux acteurs européens comme Dott, Voi, Circ, Tier et le lancement de l’offre Jump par Uber.

Jusqu’à présent, le secteur des trottinettes en libre-service fonctionnait sur un schéma de conquête de part de marché avec des investissements à perte et de forts coûts de fonctionnement afin d’accélérer l’implantation dans de nouvelles villes. Cette stratégie s’avérait pertinente (malgré le manque de rentabilité) lorsque le marché était en croissance et que les levées de fonds massives se succédaient. Alors qu’une guerre fait rage depuis quelques années entre les start-ups concurrentes, il s’agit maintenant de baisser un maximum ses coûts fixes et d’utiliser au mieux les fonds récoltés. Pour les loueurs de trottinettes, les coûts fixes restent importants : leasing des véhicules pour récupérer les trottinettes, location d’entrepôts pour stockage, recharge des batteries… Voi, Dott, Bird se sont déjà tournés vers le chômage partiel, Lime “considère cette option”. En 2020, la valorisation de Lime pourrait chuter de 80% en passant de 2,4 Md$ à 400 M$. Le deuxième géant américain de la trottinette, Bird, a précipitamment licencié 406 personnes, l’équivalent de 30% de son effectif. Pour le moment, aucun licenciement dans les entreprises du secteur n’a été effectué sur le sol français. 

Les récentes levées de fonds permettent d’estimer les acteurs dont la trésorerie et les ressources leur permettront de mieux résister à cette crise. Dans ce secteur ultra concurrentiel, les start-ups qui réussiront à sortir de cette crise auront une réelle opportunité de prendre l’avantage sur leurs concurrents. D’autant plus que d’ici quelques mois, la mairie de Paris donnera sa réponse à l’appel d’offre des trottinettes en libre-service qui donnerait le droit à 3 entreprises d’exploiter 5000 trottinettes chacune. Paris étant le premier marché mondial de la trottinette en libre-service, cet appel d’offre a de quoi bousculer le secteur.

Les plateformes de VTC

Panorama des acteurs du VTC selon leurs implantations, leur actionnariat et leur levée de fonds sur la période 2018-2020

Du côté des VTC, la donne est différente. Uber a annoncé disposer de 10Md$ de cash disponible pour surmonter la crise, de quoi effacer les doutes et rassurer les investisseurs. La start-up française Kapten (ex Chauffeur Privé), rachetée par Daimler en 2019 bénéficie de la trésorerie du groupe allemand. Heetch, la jeune pousse française indépendante, évoque sa levée de fond de 37 M€ effectuée en janvier dernier mais reconnaît que la situation deviendrait difficile si la crise venait à durer. D’autant plus que 15% des commissions sont reversées à un fond de solidarité pour les chauffeurs.

Les plateformes de covoiturage domicile-travail

Panorama des acteurs de covoiturage domicile-travail selon leurs implantations, leur actionnariat et leur levée de fonds sur la période 2018-2020

 

Dans le secteur du covoiturage, les start-ups Klaxit et Karos sont elles aussi en grande difficulté avec une baisse d’activité de 90%. Les deux entreprises se veulent rassurantes en évoquant leur levée de fonds (Karos 4,2 M€ en 2018, Klaxit 3 M€ en 2018). De plus, Klaxit assure qu’une majorité de ses revenus provient directement des contrats signés avec les collectivités et entreprises. Seule une part minoritaire des revenus provient du volume des trajets. Le service Blablalines de Blablacar pourra compter sur la solide trésorerie du groupe et sa levée de fond de 101 M€ en 2018. De plus, Blablacar ne possède aucun véhicule (ni voiture, ni autocar) et donc n’a aucun coût fixe lié à une gestion de flotte.

L’autopartage

Panorama des acteurs de l’autopartage selon leurs implantations, leur actionnariat et leur levée de fonds sur la période 2018-2020

CityScoot, la start-up française qui propose des locations de scooters électriques à Nice, Paris, Milan et Rome, met en avant sa récente levée de fond de 23,6 M€ en janvier dernier. Selon son fondateur, les fonds sont suffisants pour faire face à la crise mais l’objectif de rentabilité sur l'exercice en cours est remis en cause. Pour réduire ses coûts (leasing, assurances, locaux, entretien…), CityScoot a recours au chômage partiel, et les plans d’investissements sont gelés. Enfin du côté de la location de voiture, les leaders Free2move (Peugeot), Zity (Renault) et car2go (Daimler) semblent mieux armés pour résister à la crise, grâce à la solidité financière de leur maison mère.

IV. Les nouvelles mobilités comme solution aux enjeux de sortie de crise ?

Les exigences sanitaires et les nouvelles attentes des consommateurs représentent une opportunité pour le développement des nouvelles mobilités, mais cette tendance sera-t-elle durable et forte ?

En 2019, le nombre de trajets annuels en Ile de France s'élevait à 15,7 milliards, répartis selon la figure 4. La marche, la voiture individuelle, les deux-roues motorisés et les transports publics représentent 97,2% des déplacements franciliens. Les nouvelles mobilités restent très minoritaires (1,1%) mais sont en forte croissance depuis leur apparition et cette tendance devrait s’intensifier.

Lors du déconfinement, la baisse de fréquentation des transports publics est inévitable notamment en raison des craintes des usagers et des exigences sanitaires. La clientèle perdue par les transports publics se tournera alors en partie vers la marche, la voiture, les deux-roues motorisés et le vélo individuel. Toutes ces solutions alternatives présentent des contraintes et limites fortes : la marche à pied ne permet pas de couvrir les distances moyennes pour un trajet domicile-travail par exemple. Les offres de nouvelles mobilités urbaines présentent les caractéristiques adaptées aux futures contraintes :

Sécurité sanitaire

Le principal avantage des nouvelles mobilités en sortie de confinement sera le respect des distances de sécurité, notamment pour la location libre-service. Cependant, par définition un véhicule en libre-service peut être utilisé par plusieurs personnes avec une possible transmission du virus par la selle ou les poignées du guidon. Pour pallier ce risque sanitaire, ces entreprises vont devoir rassurer leur clientèle. La majorité des acteurs de la mobilité urbaine assurent vouloir mettre en place des mesures d’hygiène plus strictes ou renforcer la communication autour des mesures déjà prises. Pour rassurer les clients et respecter les futures exigences sanitaires, l’objectif est notamment de déployer des équipes mobiles afin de nettoyer en pleine rue les poignées, guidons et selles de leurs engins.

Distance parcourable 

Ces nouvelles offres permettent de couvrir l’ensemble des besoins de mobilité urbaine grâce à leur diversité. En effet, ces offres sont toutes adaptées aux distances moyennes des déplacements dans les grandes métropoles.

Toutefois, le coût pour l’usager est primordial pour ambitionner un développement en masse. Ainsi, les offres de covoiturage courte distance (Blablalines - Karos - Klaxit) mettent en avant leur offre “bon marché” qui devrait continuer de séduire les utilisateurs, surtout en période de crise économique. Le covoiturage domicile-travail devrait être l’un des grands gagnants de la situation actuelle grâce à son tarif très attractif et son fort potentiel de développement, puisque méconnu de la plupart des français.

Comme pendant les grèves RATP de 2019, les entreprises de nouvelles mobilités devraient voir leur fréquentation augmenter, mais de façon plus durable et plus structurelle. Alors que la part modale de ce secteur est aujourd’hui minoritaire, le report de trafic des transports en commun vers ces nouvelles mobilités a un effet considérable en terme de volume et de croissance. Toutefois, toutes ces offres ne connaitront pas la même croissance : les estimations de Sia Partners, réalisées à partir des données de l’OMNIL, montrent une augmentation significative du nombre de trajets pour les vélos et trottinettes libre-service, mais également pour le covoiturage domicile-travail (étude réalisée pour l’Ile de France - figure 6). Ces estimations dépendent grandement des mesures prises par le secteur et détaillées ci-après.

La période du déconfinement semble également être propice aux lancements des nouvelles offres de mobilités des opérateurs de transports publics traditionnels comme la SNCF ou la RATP. A partir du 11 mai, les nouvelles attentes des consommateurs créeront un environnement favorable au lancement de nouvelles offres innovantes.  Même si le marché des nouvelles mobilités reste minoritaire, le moment est opportun pour lancer leur propre service d’engins libre-service et capter de nouveaux clients. Le lancement de l’application Maas développée par la SNCF semble également être adapté à la situation.

V. Conclusion

 

 

Afin de répondre aux attentes d’un marché de la mobilité bouleversé, certains facteurs clefs du succès semblent être les suivants :

Un maximum de flottes disponibles

Le nombre de location de véhicules libre-service va augmenter progressivement, selon les modalités de sortie de confinement. L’objectif est donc de répondre à la demande en maximisant la flotte disponible. Le pic de demande lors des grèves RATP de 2019 avait difficilement été absorbé par les startups du secteur.

L’objectif est de s’adapter à la demande selon le type d’offres de mobilité : nous estimons que le covoiturage ou les vélos en libre-service vont connaitre une croissance plus forte que les autres offres. Il convient de prévoir le niveau d’offre adéquate sous peine de perdre le potentiel de croissance.

Une politique sanitaire et des mesures d’hygiène

La location de véhicules libre-service a un atout majeur, à savoir un faible risque de transmission du virus, grâce à une offre qui permet le respect de distanciation sociale. Dans le cas plus précis du covoiturage, il est envisageable de fournir une information sur son état de santé ou son risque (cf. application Stop-Covid). Toutefois, il est indispensable pour ces entreprises de déployer des services de nettoyage adaptés :

  • Equipe de nettoyage sur le terrain

  • Mise à disposition de kit de nettoyage et gants jetables

 

L’enjeux est de faire adhérer les clients à ces nouveaux process et de limiter les couts de fonctionnement, tout en communiquant sur ces mesures.

Le lancement de nouvelles offres

Le contexte de sortie de crise présente une double opportunité :

  • D’une part, pour les acteurs des nouvelles mobilités, il convient d’anticiper les nouveaux besoins, comme l’a fait BlaBlaCar avec sa nouvelle plateforme d’entraide BlaBlaHelp. Le secteur des VTC innove en lançant des services de livraison de colis ; la plus-value de ce type de service restera pertinente en sortie de crise.

  • D’autre part, les grands groupes de transport public ont tout intérêt à accélérer l’intégration de ces nouvelles mobilités dans l’offre qu’elle propose à leurs clients via leur application de MaaS. Les objectifs sont, d’une part, une conquête et une rétention des clients qui seront tenter de délaisser les transports publics, d’autre part de créer les conditions de transport sereine pour les clients en orientant les flux vers d’autres types de mobilités en cas de surcharge des réseaux de transport en commun. Dans tous les cas, le rôle d’application de MaaS, comme l’Assistant SNCF, sera essentiel.

 

 

 

Sources :

li.me, didiglobal.com, lyft.com, Mairie de Paris, Dailymail, Etude Mobilités-OMNIL-DRIEA

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