Les défis du Covid-19 pour le Trade Finance.

Les avancées technologiques majeures initiées au cours des dernières années continuent d’impacter durablement les métiers de la banque. Le Trade Finance ne fait pas figure d’exception et se trouve au cœur de mutations importantes notamment à travers l’automatisation de ses processus.

Cependant, si les gains technologiques possibles dans ce domaine sont évidents, le contexte géopolitique marqué par les tensions commerciales et le retour du protectionnisme peut faire douter quant à la possibilité d’un futur radieux pour ce métier.

Aujourd’hui, la crise sanitaire et économique liée à l’épidémie de Covid-19, entraîne un très fort ralentissement de ces activités dû à la forte diminution des échanges internationaux et des transactions commerciales notamment de matières premières.

Dans ce cadre, Sia Partners vous propose de dresser le portrait prédictif de l’avenir de cette ligne métier.

La rupture technologique

Le rôle d’intermédiaires que jouent les banques dans le Trade Finance se caractérise par sa complexité : dans un contexte de commerce mondialisé, une transaction entre un acheteur et un vendeur implique une multitude de contrats entre des dizaines d’intervenants n’ayant le plus souvent en commun ni la langue, ni les pratiques commerciales ni le système juridique. A cela s’ajoutent les différents protocoles réglementaires que doivent respecter les banques sous peine d’importantes amendes : KYC (Know Your Customer), KYCC (Know Your Customer’s Customer) et AML (Anti-Money Laundering). 

La rédaction de ces contrats et les protocoles de contrôles associés font partie de ces tâches réalisées principalement de manière manuelle que les banques sont en train d’automatiser. Les importants volumes de contrats de commerce international, couplés à la technologie OCR (Optical Character Recognition) et au Machine Learning permettent d'assurer l’analyse automatique des contrats : un programme informatique va effectuer une comparaison entre les différents documents associés à un échange commercial, ainsi qu’avec les documents similaires issus de transactions précédentes. De cette comparaison, le programme va générer automatiquement les rapports réglementaires associés et identifier les points de dissemblance entre les différents contrats. Soulagé de cette tâche analytique, chronophage et à faible valeur ajoutée, l’analyste peut se concentrer sur les tâches à plus haute valeur ajoutée : la validation des protocoles réglementaires et la réconciliation des contrats.

Le développement de ces solutions algorithmiques ainsi que l’apparition de plateformes communes aux différents acteurs impliqués dans les transactions (notamment via la Blockchain) vont tendre vers une standardisation des contrats commerciaux, ce qui viendra également réduire la charge des banques dans ces transactions, permettant d’importantes économies d’échelle.

Cette baisse significative du principal centre de coût associé au Trade Finance pourrait ainsi permettre aux banques d’augmenter considérablement leur rentabilité sur ce métier (au contraire des métiers des banques utilisant plus de fonds propres et qui voient leurs marges s’amoindrir en raison principalement des taux bas et d’une concurrence grandissante). Cependant, des facteurs externes, affairant au commerce international, pourraient jeter un trouble sur l’essor du Trade Finance que semblait promettre la technologie.

Une possible décroissance du commerce international…

Si la croissance exponentielle des échanges internationaux, conséquence directe de la mondialisation et des accords de libre-échange, a été la norme sur la seconde partie du 20ème siècle pour culminer au début du 21ème siècle avec l’entrée de la Chine dans l’OMC, certains experts pointent du doigt la possibilité que nous nous trouvions actuellement au début d’un changement de paradigme. Ainsi, si le volume des échanges commerciaux est encore croissant, le rythme de la croissance commence à décroître, passant de 3% en 2018 à 2,6% en 2019.

La principale et plus évidente cause est à trouver dans le contexte géopolitique actuel marqué par un retour en force des politiques de protectionnisme économique, plébiscité par un nombre grandissant d’électeurs et notamment symbolisé en occident par le référendum en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016. Dans le but de satisfaire cette base électorale qui rejette la désindustrialisation et les pertes d’emplois associées en occident par la mondialisation, les dirigeants politiques de certains pays du G20 se désengagent d’accords de libre-échange et augmentent les droits de douane afin de décourager l’importation de produits étrangers et la délocalisation des sites de production. La guerre commerciale que Donald Trump a déclarée à la Chine, qu’il accuse directement de concurrence déloyale et d’être responsable de la perte de millions d’emplois aux Etats-Unis est aujourd’hui l’illustration la plus concrète de ce courant. Nous pouvons également noter le développement de mouvements citoyens motivés politiquement par une conscience écologique visant à modifier nos habitudes pour revenir vers des modes de production et consommation plus courts (sinon locaux). 

Cette volonté politique d’inverser la désindustrialisation causée en occident par les délocalisations massives est également rendue possible grâce au progrès technique dans le domaine de l’automatisation. Cette tendance, consistant pour des groupes industriels à ré-importer les lignes de production antérieurement délocalisées dans des pays émergents vers les pays occidentaux en faisant réaliser la main d’œuvre par des robots, est nommée re-shoring (antonyme de off-shoring que l’on traduit par délocalisation). Les arguments pour ces rapatriements sont en effet nombreux : une augmentation du coût du travail dans les pays émergents (les principaux exemples étant la Chine et l’Inde), la possibilité de faire un contrôle plus important de la qualité, une meilleure protection de la propriété intellectuelle et enfin l’argument commercial du « made in France » par exemple.  Ainsi aux Etats-Unis en 2016 et pour la première fois depuis des décennies, le nombre d’emplois « rapatriés » (dont 60% environ provenant de Chine) ont dépassé le nombre d’emplois perdus en raison des délocalisations. 

…qui sera accentuée par le ralentissement actuel de l’économie mondiale (en période de pandémie du Covid-19).

Bien que certains signes indiquaient une diminution progressive des volumes échangés via le commercial international, un abaissement soudain et drastique de ces volumes s’avérait peu probable jusqu’à ce que les mesures de prévention et de limitation des impacts sanitaires du Covid-19 ne soient mis en place par de nombreux pays asiatiques, européens et nord-américains entre février et mars 2020.

Ce phénomène, inédit et inconnu, accentue la remise en cause du fonctionnement actuel de l’économie mondialisée et notamment de la dépendance des économies occidentales aux différentes chaînes de productions délocalisées, souvent vers l’Asie et plus récemment vers l’Afrique.

Les solutions de repli déployées par de nombreux pays touchés par la crise, via des mesures de fermeture des frontières terrestres, maritimes et aéroportuaires, ont encore plus accéléré cette baisse des volumes de transactions à l’import ou à l’export des matières premières mais aussi de biens semi-finis ou finis, entraînant de facto une forte chute à court terme de la rentabilité des activités Trade Finance pour les premiers et deuxièmes trimestres 2020. 

Dans ce contexte, il reste néanmoins important de maintenir une forte disponibilité des chargés d’affaires pour assurer un suivi fin de la relation commerciale auprès des clients pour les conseiller et les accompagner dans cette gestion de crise, notamment en fournissant de nouvelles garanties permettant d’assurer dans la mesure du possible l’acheminement des produits d’un pays A vers un pays B.

Par ailleurs, assurer la continuité de la revue de leurs modèles opérationnels, notamment via l’automatisation des processus FO et Opérations (ex : réduction des temps de traitement de l’initiation d’un deal au closing, gestion digitalisée des garanties, etc.) permettrait également aux acteurs bancaires qui maintiendraient ce cap de relancer rapidement leurs activités dans le cadre de leurs plans de sortie de crise.

Une concentration à terme des acteurs de ce marché n’étant pas à exclure, cet enjeu, qui consiste à fournir un service plus sûr et plus rapide tout en diminuant les coûts opérationnels, sera particulièrement décisif pour que les banques puissent continuer à dégager une marge intéressante sur ces activités. 

 

François Berteloot - Senior Manager Banking - Sia Partners

Jérémie Griard - Senior Manager Banking - Sia Partners

Richard Biraud - Consultant - Sia Partners

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